Déchets radioactifs : dans les « Andrailles » de la Terre

Retour sur une visite insolite : le laboratoire de l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs

Que feriez-vous si on vous proposait de partir 24 heures à la découverte d’un laboratoire de déchets radioactifs à plus de 400 mètres sous terre ? Plus qu’inattendue, c’est la proposition qu’a reçue D’Dline 2020 le 28 mars dernier.

Passées les premières interrogations personnelles (pourquoi faire, pourquoi moi…) et piquée par la curiosité, je n’hésitais pas un instant à dire OUI !

Cliquez sur l’image pour voir l’animation

Indépendante des producteurs de déchets radioactifs mais placée sous la tutelle des ministres chargés de l’énergie de la recherche et de l’environnement, l’ANDRA a pour mission d’assurer la gestion de la fin de vie des déchets radioactifs dans des centres de stockage adaptés, pour permettre de protéger les générations futures et l’environnement, sur des centaines de milliers d’années.

Son existence émane directement de décisions politiques prises il y a plus de 20 ans, partant du constat que certaines activités (initialement les hôpitaux dans le traitement des cancers au radium) généraient ce type de déchets et qu’il fallait donc s’en préoccuper.

Bien que les réalités sociales et économiques d’aujourd’hui nous rappellent de façon criante la principale source de leur production, à savoir l’industrie nucléaire, cet article ne porte pas sur le débat des énergies d’avenir mais il met bel et bien l’accent sur l’incontournable traitement des déchets provenant de choix énergétiques du passé. Comment alors, fermer les yeux ?

« Disruptive innovation » dans l’information citoyenne 

Voici maintenant l’originalité de la formule de « communication responsable » entreprise pour la première fois par l’ANDRA. L’idée repose sur une nouvelle équation d’information citoyenne. Partant du constat que les canaux d’information classiques sont tantôt réticents à couvrir un sujet sensible, tantôt blasés ou indisponibles, Guillaume Cochard responsable communication et internet à l’ANDRA décide avec Pierre-Yves Sanchis de l’agence Comeen d’utiliser un circuit novateur, celui des blogueurs !

Quoi de plus citoyen en effet que d’en appeler aux acteurs indépendants du web 2.0 qui relaient quotidiennement des informations sur des sujets qui les touchent à titre personnel et qui ne ménagent pas leur temps pour partager leur veille et leur analyse. Triés sur le volet, c’est donc une demi-douzaine de blogueurs investis et passionnés qui se sont engouffrés dans cette aventure d’une nuit.

Nous voilà donc partis pour 24 heures de pure découverte d’un sujet complètement sous-évalué et pourtant tellement sociétal, celui du confinement des déchets radioactifs issus de nos activités économiques courantes (électronucléaire, recherche, défense, industrie).

L’enjeu est considérable et l’exercice mental complètement futuriste puisque qu’il s’agit sans détour de protéger les générations futures ainsi que l’environnement sur les 100000000 ans à venir… Une période pour laquelle nous, simples mortels, avons bien du mal à nous projeter mais qui correspond de fait à la décroissance radioactive des dits déchets.

Petit précis de radioactivité élémentaire

Comment sensibiliser le citoyen conscient et consentant autour d’un débat si délicat ? En l’amenant tout naturellement à poser ses propres questions auprès des experts du secteur. Eric Sutre, géologue et chargé de l’insertion à l’ANDRA, fut à ce titre un guide précieux en nous rappelant quelques « basics » : les déchets radioactifs sont des substances pour lesquelles aucune utilisation ultérieure n’est prévue ni envisagée. Ils contiennent des radionucléides tels que le césium, l’uranium, l’iode, le cobalt dont la nature conditionne leur radioactivité dans le temps. C’est pourquoi il faut distinguer les déchets :

  • de Très Faible Activité (0,01%) / TFA = 27 % du volume
  • de Faible & Moyenne Activité à Vie Courte (0,02%) / FMA-VC = 63 % du volume
  • de Faible Activité à Vie Longue (0,01%) / FA-VL = 7% du volume
  • de Moyenne Activité à Vie Longue (4%) / MA-VL = 4% du volume
  • de Haute Activité (96%) / HA = 0,2 % du volume 

    En savoir plus sur les déchets radioactifs

Sur ces bases la pression monte rapidement d’un cran et quand on évoque la visite d’un laboratoire souterrain censé abriter des « colis » radioactifs dans des « alvéoles » percées à même la roche, des milliers de questions nous assaillent, auxquelles Eric Sutre et son équipe ont répondu sans faille, ni tabou.

Retour vers le futur : quel étage ? Moins 450 mètres s’il vous plait !

Cigéo, le centre industriel de stockage réversible profond de déchets radioactifs est au coeur du projet de l’Andra. Ce laboratoire est situé à Bure dans la Meuse. Le milieu géologique de ce territoire argileux en fait son principal attrait par son épaisseur, son homogénéité et son absence apparente de faille sur une très longue période. Plusieurs études consécutives à la loi du 30 décembre 1991 ont conclu que la roche argileuse possédait en effet toutes les propriétés permettant le confinement à long terme des radionucléides contenus dans les déchets.

A 4 heures de route de Paris, en pleine campagne et sur un site hautement protégé, ce sont les policiers qui indirectement nous accueillirent car l’épineuse question du stockage des déchets radioactifs va jusqu’à faire camper sur place de nombreux opposants, qui officient même de nuit…

Rien de tel pour s’engouffrer sans hésitation dans les entrailles de la terre par l’ascenseur prévu à cet effet ;-).

Des kilomètres de galeries creusées par des engins improbables, une vie souterraine avec ses hommes et ses femmes qui travaillent dans une atmosphère de lumière artificielle, d’air ventilé en permanence… Un brin surréaliste quand on réalise que le but de ce chantier gigantesque est une possible protection contre les pires déchets que l’Homme ait jamais générés…

Se projeter mentalement dans 10 000 ans est un exercice de style particulièrement difficile et quelque part altruiste, quand le « citoyen-simple-mortel » a du mal à dépasser l’horizon de sa fin de mois. Mais rapporté à des considérations tout à fait factuelles, chaque français contribue à produire 2 kgs de déchets radioactifs par an et quoi qu’il en soit 30% des déchets de haute activité sont déjà existants.

Une vision prospective et hautement pédagogique

Les ingénieurs et les communicants de l’ANDRA ont choisi de raisonner long terme : sonder les entrailles de la terre pour échafauder de manière exhaustive les pires scénarios fait partie de leur quotidien.

J’ai rencontré des gens passionnés par leur métier, avides de transmettre leur connaissances mais aussi leur point de vue sur un débat de société où la communication est difficile. La question rémanente pour l’ANDRA est celle de l’implication du citoyen dans le débat public, au-delà des conséquences dévastatrices d’une radioactivité non maîtrisée.

Envelopper les colis de déchets radioactifs dans des sarcophages soumis aux crash tests est-il suffisant pour rassurer l’opinion ? Rien n’est moins sûr et pourtant c’est un peu comme si l’on souffrait d’un mal qui nous dépasse en n’ayant d’autre alternative que de s’en remettre à un spécialiste. Est-ce une histoire de confiance avant tout ?

Il s’agit en tout cas d’une approche sociétale, engageant notre descendance. Cette visite inédite et ô combien enrichissante m’a appris que l’ANDRA prospecte, construit, mesure et calcule pour faire progresser nos connaissances actuelles tout en cherchant à maîtriser les risques et assurer ainsi la sécurité des générations futures. Bien qu’il s’agisse d’une posture dictée par des choix politiques datant de 2006, il convient aujourd’hui de transformer cette  activité de recherche en débat citoyen éclairé.

En cela D’Dline 2020 remercie sincèrement l’ANDRA et Comeen pour cette innovation sociétale dans l’approche su sujet. Cet article rend hommage à leur sens du partage et à leur ouverture d’esprit.

Et au-delà de nos frontières, quelle gestion des déchets radioactifs ?

L’ANDRA propose sur son site un récapitulatif des initiatives à l’échelle mondiale. Beaucoup de nations s’inspirent de la France pour leur propre gestion des déchets radioactifs : c’est pourquoi l’agence met à disposition un centre pédagogique à deux pas du laboratoire souterrain, pour lequel un parcours de sensibilisation est proposé.

Pour autant, l’actualité post municipales 2014 de la transition énergétique dans laquelle s’inscrit la vie de l’ANDRA, vient de légèrement repousser le calendrier du projet Cigéo destiné à accueillir quelque 80 000 mètres cubes de déchets nucléaires. Le député Christian Bataille, inspirateur de la loi sur la gestion des déchets commente ainsi les récentes décisions prises à l’encontre du projet : « Je salue la sagesse des gouvernants qui ont fait attention à ne pas défaire ce qui avait été fait ».

Scénarios de science fiction pour les uns, projet visionnaire pour les autres, l’ANDRA investit l’argent public d’aujourd’hui pour préserver l’avenir de nos enfants : il ne tient qu’à nous d’irradier notre potentiel participatif pour arbitrer cet engageant sujet de société.

 

8 réflexions au sujet de « Déchets radioactifs : dans les « Andrailles » de la Terre »

  1. Quelle chance d’avoir pu faire cette visite et merci pour ce retour.
    En tant que productrice de déchets radioactifs dans une autre vie, j’aurais bien fait ce voyage au centre de la terre 🙂

    • Merci Annick 🙂
      La magie des réseaux, la reconnaissance de la curiosité, l’envie de partager, cet article est un concentré du nouveau « beezness » modèle que je CO-construis chaque jour pour mon plus grand plaisir !!

  2. Voila une belle occasion de réflexion ! Loin de la contamination par « boules puantes » ou autres formes d’intolérance intolérables . Merci pour la précision du ressenti que je partage intégralement .

    • Merci Jean-François pour ce chaleureux partage qui équilibre le témoignage précédent : je suis en effet favorable à la tolérance et à l’ouverture d’esprit, seules voies possibles à mon sens pour un dialogue et un débat de qualité.

  3. Découverte de cet article/reportage. Sidérant !
    Choqués par cet hymne envers l’agence qui nous affirme que l’enfouissement va nous protéger (pendant un million d’année, leur durée de toxicité) de ces poisons/déchets nucléaires. Comme au triste temps où l’on encenser les industriles de l’amiante, parmi bien d’utres sordides exemples.
    Pas un mot des travaux d’innombrables scientifiques qui dénonent et cette fausse solution (l’enfouissement) et cette Andra aux curieuses méthodes.
    Pas un mot des conclusions d’un groupe de réflexion qui a longuement travaillé sur les atteintes ETHIQUES de ce projet.
    Pas un mot de la masse des arguments que depuis 20 ans des associations de citoyens et d’élus découvrent et rendent publics sur cette fausse solution.
    Le démocratie et les milliers de générations de nos descendants méritaient assurément bien mieux que ce papier béat…

    • Et bien voilà les réactions prévisibles ne se sont pas faites attendre….
      Merci d’avoir lu l’article et d’y réagir à votre manière. En toute transparence je le publie et n’hésite pas à communiquer le lien de votre site web en guise de contrepoint, dont chacun pourra prendre connaissance : villesurterre.eu

      Béatement vôtre 🙂

  4. Une visite inoubliable qui permet de discuter objectivement du sujet Nucléaire et des déchets. Ton article est tout à fait révélateur de ces 24h pour le moins hors du temps !